CONFERENCE

 

 

Jean Claude Garoute, dit "Tiga"

    Conférence d'ouverture - exposition du mouvement Saint Soleil

    Maison des ACP à Bruxelles – Mai 1995

Tradition-Création

De l’art traditionnel haïtien à l’école du Soleil

 

« Contrairement à d’autres pays colonisés dans le passé, Haïti surmonte sa fatalité historique faite d’impostures, de luttes permanentes vers un état de droit. Haïti vit et s’affirme principalement par la créativité, autrement dit par son expression culturelle presque exceptionnelle dans la Caraïbe. Son Soleil de Liberté de 1804, sans s’être éclipsé, se traduit aujourd’hui en soleils de créations. Ce n’est pas pour rien que le mouvement Saint-Soleil dont nous sommes l’instigateur avec Maud Gerdes Robart, vivifie, dynamise l’art et l’homme haïtien.

« Etre en Belgique nous procure deux sentiments : la joie d’être dans le pays qui porte la même devise que nous « L’Union fait la Force », et la tristesse de penser à la colonisation de l’Afrique sur tous les plans. Au-delà des déboires historiques, l’homme doit rester créateur s’il veut être sauvé. Cependant, l’art ne doit pas être pris comme un objectif. Il faut le voir plutôt en tant que source permanente, souffle-vie originel, manifestant les différences, modifiant la fonction, car si le passé n’existe plus, demain n’existe pas encore. L’essentiel c’est de vivre intensément le moment présent d’où notre concept de Présence Créatrice.

« L’acte de création apporte à l’homme issu de la nature, toutes les solutions pour son bien-être et son devenir. Quelle que soit sa race, sa religion, son appartenance culturelle ou géographique, il a le droit de sonder l’univers et d’établir sa cosmogonie, d’asseoir son patrimoine culturel.  Supposons un moment que Christophe Colomb n’ait jamais découvert l’Amérique et supposons que l’Occident n’ait jamais saccagé les civilisations amérindiennes et africaines. Quelle image aurait-on aujourd’hui de ces continents dont chaque être voisinait le soleil ?

« Si nous nous sommes attardés à la mémoire de nos origines, c’est pour que nous puissions explorer ensemble le phénomène de la créativité haïtienne, non seulement pour l’épanouissement de l’art, mais surtout pour l’avancement d’Haïti. Faut-il rappeler qu’un peuple pénétré de l’Esprit de l’art n’est ni ignorant, ni analphabète ? Car celui qui sait n’apprend pas. Il est « minute-d’éternité » et demeure l’axe de toutes les connaissances.

 

L’art traditionnel

 

« En 1944, c’est la fondation du Centre d’art de Port-au-Prince à l’initiative d’un Américain d’origine hollandaise, Dewitt Peters, qui allait faire connaître au monde entier les plus grands noms de la peinture populaire haïtienne, particulièrement celui de l’un de nos plus grands maîtres : Hector Hyppolite, prêtre vaudou, qui a produit son œuvre entre 1945 et 1948. Et on ne peut oublier les artistes Wilson Bigaud, Castera Bazile, Préfete Duffaut, Rigaud Benoît, Adam Leontus, Gabriel Levêque, Philomin Obin qui exécutèrent entre 1945 et 1950 les peintures murales de la cathédrale Sainte Trinité de Port-au-Prince sous la direction de Selden Rodman, l’historien d’art qui publia en 1948 « Renaissance in Haïti » et « Haïti the Black Républic », puis en 1988 « Where Art is Joy, Haitian Art : the first fourty years ».

« Cet art traditionnel alors à son apothéose, cet art consacré par les plus grands critiques internationaux allait vivre, vingt ans plus tard, un début de déclin. A ce sujet, nous citons les lignes de l’AFP parues dans le journal « Le Matin » du 14 décembre 1974 : « Les peintures d’aujourd’hui sont de mauvaises copies de chef-d’œuvres d’hier et une médiocrité presque générale est venue sanctionner une commercialisation euphorique et incontrôlée ! Une importante part de ce déclin est imputable aux galeries d’art qui ont peu fait pour freiner la tendance habituelle du marché nord-américain à la standardisation et aux palliatifs qu’il y propose (certificat d’authenticité et d’originalité).  Citons aussi le New York Times qui avait fait, quelques mois auparavant, écho du verdict des collectionneurs et marchands d’alors : « une commercialisation à outrance a porté un coup sévère à la qualité de la peinture haïtienne ».

 

L’élément miracle

 

« Nous nous sommes à ce moment rendu compte de l’impasse dans laquelle se trouvait cette peinture rivée à l’exotisme facile et au divertissement touristique. Et le Mouvement Saint-Soleil arrivait donc comme l’élément miracle portant promesse d’un nouveau cadre de création. Mais puisqu’il s’agissait avant tout de réhabilitation de l’art et du déblocage de l’homme, l’aspect commercial n’importait plus. D’où les difficultés que nous connaîtrons par la suite. En effet, la création d’œuvres très différentes des clichés vendus sur le marché tant décriés par les uns, en inquiéta d’autres.

« L’expérience eut ses heures de gloire, tant et si bien qu’aujourd’hui de multiples expositions de peintures se tiennent à travers le monde sous le couvert de Saint Soleil. Si on se contente de façon fantaisiste ou superficielle de parcourir les nombreux articles traitant de Saint Soleil pour interpréter le mouvement et donc y réagir sans discernement, on ne ferait pas œuvre de sagesse. Car le concept Saint Soleil qui est une expérience dynamique et passionnée de plus de 35 ans avec des enfants, des déséquilibrés mentaux, des créateurs et artisans populaires d’Haïti, ne saurait être une simple affaire de production de peintures. André Malraux lui-même qui s’est donné la peine de s’imprégner de l’esprit général de l’expérience en se rendant en Haïti, à Soissons-La-Montagne en 1976, déclarait lors d’un entretien télévisé en France : « De Saint Soleil, je n’en connais que l’aspect peinture » ou encore dans une lettre : « Les résultats obtenus en peinture, seul domaine que j’ai pu étudier, par Saint Soleil, sont à mes yeux assez exceptionnels pour que j’aie suggéré l’exposition à l’un de nos grands musées et en présiderai le comité ».

« Aussi, tous ceux qui n’ont pas été initiés à l’école de Saint Soleil ou encore qui ignorent les longues et laborieuses années de travail qui ont permis son éclosion, pourront difficilement cerner le processus d’évolution de cette école d’art populaire qui a pour axiome de fonctionnement la trilogie suivante : « Poisson Soleil » décrivant l’aspect thérapeutique, le terme « Saint Soleil » l’aspect didactique, et « Œil du Soleil » celui esthétique. La réalité socio-culturelle du peuple haïtien nécessitait cette formulation théorique. D’autre part, ces trois dimensions du programme ne doivent pas être perçues avec une rigueur mécanique, chaque individu ayant un potentiel et un souffle créateur propre lui dictant les étapes de son cheminement vers la dimension esthétique ou pas. Laquelle dimension est l’émanation de l’ « Œil du Soleil » qui ne peut être atteint que par une minorité, comme c’est le cas universel de l’élitisme du génie créateur menant à la contemplation.

 

Le vocable Saint Soleil

 

« Signalons en passant qu’en dehors de l’utilisation du nom « Saint Soleil » pour signifier un stade dans le travail de l’école, ce vocable désigne aussi pour le grand public non seulement le nom de la communauté pilote qui a fait surgir l’expérience, mais aussi le style de cet art d’expression collective qui ne ressemble en rien à la peinture traditionnelle des artistes avec lesquels les galeries ont établi des contrats d’exclusivité.

« Le Français Marc Petit Jean souligne dans sa thèse sur Saint Soleil (1978) : « Ils (les marchands) leur commandent les sujets, les thèmes et les dimensions des tableaux, leur donnent une avance souvent importante, ce qui leur permet d’exiger n’importe quoi d’eux ». L’auteur continue : « Un bon nombre d’Haïtiens admettent que la peinture naïve a perdu une grande part de son authenticité ».

« Nous saisissons cette occasion pour faire le jour sur l’appellation « Cinq Soleils » pratiquée à dessein à un moment de déséquilibre du mouvement par des animateurs étrangers. Subterfuge qui pourrait authentifier l’appellation « Cinq Soleils » qui comprenait cinq membres (ambiguïté phonétique ou confusion sémantique).

« Aussi ne rappellerons nous jamais assez que notre proposition de pratique des arts pour Haïti s’adresse à l’ensemble d’une communauté cible, hommes et femmes, jeunes et vieux. La pratique des arts n’ayant pas la prétention de transformer des paysans agriculteurs d’un milieu rural en artistes, mais oeuvrant comme source de réconciliation de l’homme avec lui-même d’abord (résultat de la démarche thérapeutique), avec son milieu ensuite (aboutissement de la dimension didactique). Mais assurément, certains d’entre eux, parvenus à la maîtrise parfaite de leur être et de leur espace, donc des deux premières phases, parviendraient à faire de la peinture, de la sculpture ou de la poterie, une carrière atteignant ainsi l’esthétique. Nous pourrons citer Antilhomme, Prospère Pierre Louis, Saint Jean Saint Juste, Louisiane Saint Fleurant,  Louisiane Lubin, Denis Smith, etc.

« Il n’est pas superflu de rappeler que l’art, plus qu’une finalité, n’est qu’un moyen, certes idéal, un outil permettant à l’homme haïtien d’approfondir ses racines culturelles et de se découvrir lui-même au confluent de civilisations perdues. L’art serait pour nous une émanation du corps biophysiologique de l’homme remontant le temps, et miroir de l’avenir. L’art alors devient l’esprit, le concept par lequel l’individu tente d’organiser sa cité. Et c’est justement à partir de cette vision de la chose artistique que va naître un certain nombre de conflits entre Saint Soleil et les marchands d’œuvres d’art.

« Si nous abordons maintenant l’origine même du mot « Saint Soleil », toute évocation religieuse mise à part, elle vient de notre grand ami Robert Saint Brice, qui fut de tous les artistes haïtiens celui qui avait la sensibilité la plus originelle. Saint Brice s’exclama en 1971, à la vue d’une de nos œuvres « oh, ça c’est Saint Soleil !». Ce fut comme une décharge électrique en plein cœur : nous nous surprîmes à dire « Voici le nom de notre livre sur nos recherches artistiques et sur nos réflexions philosophiques ».

 

Soissons-La-Montagne

 

« Et Soissons-La-Montagne vint deux ans plus tard. Contrairement à l’usage que j’avais prévu pour lui, le mot « Saint Soleil » servit de titre à la première exposition de peintures issues du village culturel qui fut présentée au musée d’art haïtien de Port-au-Prince puis à Washington. Fallait-il cette publicité qui nous a peut être desservis si l’on s’en tient aux principes de nécessité d’hermétisme pour assurer le succès d’un projet de cette envergure appliqué uniquement à un milieu rural ? Fallait-il aussi inviter l’illustre André Malraux à pénétrer au cœur d’une expérience aussi fragile, si l’on tient compte du grand risque de déviation du mouvement que représentait l’engouement des marchands et amateurs d’art qui ne manquèrent pas de soudoyer par la suite les membres de la première communauté Saint Soleil ?

« Nous avons souffert d’avoir trop rêvé, mais nous rêvons encore… puisqu’Haïti est rêve, possession, création et folie et que, plus que jamais, l’art s’avère être le catalyseur le plus puissant de conscience créatrice et de régénération. Ces quatre mots clés « rêve », « possession », « création » et « folie » nous permettent de voyager dans le cœur du peuple haïtien. Et nous avons une pensée spéciale pour André Breton qui visita Haïti en 1944 en compagnie de Wilfredo Lam.

« Et pour terminer, je dirais que notre principe d’animation artistique, tout en libérant l’individu, l’initie à la dimension d’homme. Nous vous invitons donc à nous joindre à nous pour explorer le mouvement, sa méthode, et continuer l’expérience en Haïti ou ailleurs, dans tous les autres aspects socio-culturels. Ce serait merveilleux de voir la pratique des arts en fonction de ce processus : Nature – Homme – Art et à partir de la trilogie Thérapeutique – Didactique – Esthétique, et qu’elle devienne une réalité dynamique non seulement pour un petit village d’Haïti, mais aussi pour l’ensemble de notre territoire ou tout autre pays qui serait ouvert à une telle expérience.

© Tiga , Bruxelles le 27 mai 1995

 

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